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EVELYNE ET JACQUES DERET

Collectionner n’est ni un statut, ni un point de départ, mais un cheminement. Celui d’Evelyne et Jacques Deret en est une illustration singulière faite d’intuition,de construction et d’un engagement croissant envers la scène artistique française.

EVELYNE ET JACQUES DERET

COLLECTIONNER À DEUX, ENTRE INSTINCT, STRUCTURE ET ENGAGEMENT

Collectionner n’est ni un statut, ni un point de départ, mais un cheminement. Celui d’Evelyne et Jacques Deret en est une illustration singulière faite d’intuition, de construction et d’un engagement croissant envers la scène artistique française. Les deux collectionneurs fondent Art Collector en 2011. Pensée pour faciliter l’acquisition d’œuvres tout en soutenant activement les artistes émergents, cette structure est à la fois une plateforme d’accompagnement et un dispositif de mécénat qui s’inscrit dans une volonté de structurer et de renouveler le rôle du collectionneur. Aujourd’hui, les deux fondateurs d’Art Collector reviennent sur cette trajectoire à deux voix où se croisent liberté, exigence et responsabilité. 

Comment avez-vous commencé à collectionner ?

EVELYNE : Pour revenir sur les origines, je dirais que pour moi, mon mari complétera, c’est plutôt une transclasse. Ça éclaire aussi le fait qu’il n’y avait pas d’éducation artistique, une formation universitaire quand même, mais arrivée plus tardivement. On n’était pas destinés à ça. Pas d’éducation artistique ni musicale. Les livres, beaucoup de livres, au moins pour moi.

JACQUES : Moi c’est un peu différent. Je n’ai pas d’origine dans le milieu de l’art non plus, mais dans le monde des affaires. J’ai travaillé avec des entreprises américaines pendant plus de vingt ans, et j’ai beaucoup voyagé aux États-Unis.
Je me suis intéressé à l’architecture, notamment à Chicago, et j’ai travaillé dans une compagnie dont le siège était un bâtiment de Frank Lloyd Wright. Et puis ces entreprises étaient très engagées dans le mécénat. J’ai vu des pratiques qui n’étaient pas françaises, mais très intéressantes. Ça m’a donné un parcours que je n’aurais pas eu autrement.

EVELYNE : Mon premier achat, c’était mon fils de dos. J’ai fait une commande à une artiste. Je ne connaissais rien au système. On a commencé comme ça, sans se poser de questions.
Ensuite, on a commencé à voyager avec un propos : l’art. On habitait à Reims, puis on est revenus en région parisienne, mais entre-temps, on voyageait pour voir de la création contemporaine.

JACQUES : On a fréquenté beaucoup de foires : Miami, Bruxelles, Londres, en Chine, au Japon. C’était des longs week-ends de découverte. Ça nous a permis de rencontrer des artistes, d’aller dans des ateliers, de comprendre comment l’art contemporain existait dans différents pays.

EVELYNE : C’était du loisir. On était des amateurs. Moi, à l’instinct. Mon mari est beaucoup plus réfléchi.
Je ne veux pas qu’on me présente l’artiste ni qu’on m’explique ce que je dois voir. Je continue à l’instinct. Et puis après, j’ajoute des couches : je lis, je regarde, je théorise. C’est ma manière de fonctionner.

« Une collection ce n’est pas seulement la quantité ; c’est quand l’ensemble commence à avoir du sens »

À quel moment devient-on collectionneur ?

JACQUES : On ne devient pas collectionneur du jour au lendemain. On ne s’invente pas collectionneur. On le devient petit à petit.
On n’avait pas de projet. Et puis avec le temps, avec le nombre de pièces, ça commence à faire quelque chose qui ressemble à une collection. Mais une collection ce n’est pas seulement la quantité ; c’est quand l’ensemble commence à avoir du sens.

EVELYNE : Au début, on stocke. Et puis un jour, il faut organiser. Les factures, les œuvres, les certificats… À l’époque, il n’y avait même pas toujours de photos.
Aujourd’hui, on utilise des outils, on stocke, on prête beaucoup d’œuvres. On en prête une cinquantaine par an, donc il faut une organisation.

Vos manières de collectionner sont très différentes. Comment cela fonctionne à deux ?

EVELYNE : On n’est pas en désaccord, on est en parallèle.
Moi, j’achète à l’instinct. Parfois je ne dis même pas que j’ai acheté. Et quand l’œuvre arrive, il faut être là pour l’accueillir.

JACQUES : Moi je suis beaucoup plus rationnel. J’ai envie de rencontrer l’artiste, de comprendre son projet. Je prends du temps. Et parfois, quand je veux acheter, il est trop tard.

EVELYNE : Et finalement, c’est moi qui l’ai achetée. (rires)

JACQUES : Petit à petit, on a constitué deux univers. Et quand on les regarde, ce n’est pas du tout la même chose.

Comment définiriez-vous vos univers respectifs ?

EVELYNE : Moi j’ai trois thèmes, que je n’ai pas choisis consciemment.
Le premier, ce sont les personnages de dos. Il y a l’artiste, le personnage, et moi comme troisième regardeur.
Le deuxième, c’est le féminin. Pas forcément féministe, mais le féminin, les figures, les corps, les postures.
Et le troisième, c’est la folie. Des œuvres parfois difficiles, mais avec lesquelles je vis très bien.

JACQUES : Moi, c’est complètement différent. C’est lié à l’architecture, à l’espace, à l’urbain.
Mes œuvres sont plutôt abstraites, non figuratives. Il y a une construction mentale, presque architecturale, dans la manière dont les pièces se répondent.

EVELYNE : Je trouve cela plus austère. Moi j’ai besoin de foisonnement. Mais c’est justement ce qui fait la richesse.

Est-ce que votre première œuvre a encore une place particulière ?

EVELYNE : Oui. C’est ce dessin de mon fils de dos. Je m’invente toujours une histoire. C’est ça aussi, regarder une œuvre.

JACQUES : Aujourd’hui, elle est chez notre fils. Mais ce qui est important, c’est que la collection est aussi mentale.
Même sans les voir, on connaît les œuvres. Elles font partie de notre univers.

Vous êtes aussi engagés dans le mécénat. Pourquoi cette évolution ?

JACQUES : À un moment, on s’est dit qu’on pouvait faire quelque chose pour soutenir la scène française.
Dans beaucoup de pays, les collectionneurs soutiennent les artistes de leur pays. En France, c’est moins le cas, en partie parce que les institutions prennent beaucoup de place.

EVELYNE : On a voulu donner de la visibilité à des artistes émergents. Des artistes déjà engagés dans un parcours, mais qui avaient besoin d’un coup de projecteur.

JACQUES : On a créé Art Collector. Puis récemment un fonds de dotation pour assurer la pérennité du projet.
Aujourd’hui, on a soutenu une vingtaine d’artistes.

Comment choisissez-vous les artistes que vous soutenez ?

JACQUES : Il y a un comité. Chaque membre propose un artiste, défend son dossier. Et ensuite, il y a un vote. Ce n’est pas nous qui décidons seuls.

JACQUES : Et on accompagne : exposition, catalogue, visibilité. On a aussi testé l’aide à la production, mais c’est plus compliqué. Cela nous mettait dans une position de contrôle qui ne nous convenait pas.

Parmi les œuvres de vos collections respectives, lesquelles vous ont particulièrement marqués ?

EVELYNE - Il y en a une de Annabelle Guetatra, L’été sans soleil, qui est un dessin d'une femme allongée. Ce qui me plaît ce sont les postures, les positions, qui ne sont pas de l’ordre de l’érotique, mais qui jouent avec la limite. Et surtout parce qu'elle a des tresses de partout, au bout desquelles il y a des visages, et cela allait avec une œuvre que j'ai achetée il y a au moins vingt ans où l'artiste avait produit un peu comme une femme qui vomit, justement des tresses, des cheveux au bout desquels il y a des petites têtes. Dans l’œuvre d’Annabelle Guetatra, ce qui m’attire est plutôt de l’ordre de l'inconfortable, voire de l’incongru.

Artiste : Annabelle Guetatra - Titre : L’été sans soleil Année : 2023

JACQUES : Je pourrais défendre cet artiste de Strasbourg qui s'appelle Géraldine Wilcke. Wilcke qui fait un travail magnifique sur l'architecture et sur les ombres et lumières de l'architecture.

« Pour être libre, il faut laisser l’autre libre »

Artiste : Geraldine Wilcke – Titre : Les architectures de l'ombre 

Être un couple dans ce milieu, est-ce particulier ?

JACQUES : C’est un milieu particulier. Mais notre règle est simple : chacun est libre.

EVELYNE : Pour être libre, il faut laisser l’autre libre. Sinon, ça ne marche pas. Et puis on est mariés depuis plus de cinquante ans. Heureusement qu’on n’a pas les mêmes goûts.

« Il faut s’engager : rencontrer, soutenir, parler des artistes ».

Un conseil pour les jeunes collectionneurs ?

EVELYNE : On peut commencer avec peu de moyens. Acheter des lithographies, suivre un artiste. Mais surtout, il faut s’engager : rencontrer, soutenir, parler des artistes.

JACQUES : Les artistes sont toujours en avance. S’intéresser à eux, c’est aussi prendre une longueur d’avance sur le monde.

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