Mario Sinistaj Quand le corps devient matière
À cet instant précis, le modèle se retrouve face à lui-même, presque enfermé dans son propre corps. Ce processus a souvent permis une forme d'acceptation de soi
Terra Corpus capture des corps nus, bruts, façonnés comme une matière, ramenés à leur essence. Entre fragilité et puissance, ils se libèrent des artifices et fissurent l'illusion du réel. Nous rencontrons aujourd'hui Mario Sinistaj, un photographe hors du temps.

D'où est née votre passion pour la photographie?
MARIO : Mon père était un grand collectionneur de vieux appareils photo. À l'époque, il fallait dix minutes pour capturer un instant. Il fallait la lumière, la distance pour faire la mise au point..et moi j'ai commencé à m'amuser avec les pellicules que je piquais dans la vitrine, et je me suis vite aperçu que ce n'était pas que les appareils que j'aimais, mais la photographie elle-même.

Pouvez-vous nous parler de votre collection Terra Corpus ?
MARIO : En 2010, lors d'un séjour à Ibiza, j'ai vu les habitants de l'île récupérer de l'argile sur les plages pour s'en recouvrir entièrement. Ce geste allait bien au-delà du soin du corps : il devenait presque un rituel.
Ce qui m'a frappé, ce sont les rides car elles racontent une vie entière à elles seules. Je voulais retrouver cette dimension là. Au départ, les modèles étaient un peu réticents, ils ne voulaient pas que leurs défauts soient accentués. Mais le shooting devenait rapidement une expérience intime, un véritable échange avec l'autre. Lorsque l'argile sèche, elle craque, le corps se fige peu à peu, les mouvements deviennent limités.
À cet instant précis, le modèle se retrouve face à lui-même, presque enfermé dans son propre corps. Ce processus a souvent permis une forme d'acceptation de soi, ou du moins de son enveloppe charnelle, et ce quel que soit l'âge.
Qu'est-ce qui vous fascinait dans cette démarche ?
MARIO : Ce qui m'intéressait, c'était l'aspect intemporel. Dans cette série, rien ne permet de nous situer dans une époque précise : il n'y a que la roche, le ciel et la mer. Je voulais vraiment replacer l'humain au centre de la nature, témoigner de notre passage sur Terre sans artifices ni éléments superflus. Mon intention était de capturer l'essence même de l'humain, le mettre à nu - littéralement. Je pense qu'un corps vrai c'est un corps nu.

Ces corps recouverts d'argile, presque figés, ont cet aspect minéral, proche de la terre, de la roche. Aviez-vous une volonté de faire disparaître la distinction entre le corps et la nature ?
MARIO : Nous venons de la terre et nous y retournons. Nous sommes poussière, en somme, mais durant le temps qui nous est accordé, je crois quil est de notre devoir de nous interroger sur ce qu'on peut apporter. Ce que jessaie de montrer dépasse l'image elle-même. Le corps nu pour moi n'est ni vulgaire ni érotisé : il est simplement vrai. Les gens oublient que les rides témoignent avant tout d'une chance : celle d'avoir vécu. Les médecins essayent de soigner les gens, moi j'essaye de les aider à se réconcilier avec le leur. Ce ne sont pas les rides qui changent quelqu'un, mais la manière dont cette personne se relie aux autres.

Pourquoi avez-vous choisi de faire cette collection en noir et blanc plutôt qu'en couleurs?
MARIO : J'ai choisi le noir et blanc car la couleur me semblait inutile pour ce que je voulais exprimer. Son absence permet de se focaliser sur le sujet: les textures, les craquelures, la peau. Tout va a l'essentiel. La couleur aurait détourné le regard. Lorsquil est bien travaillé, le noir et blanc possède une puissance qui se suffit à elle-même. Pour cette série, ce choix s'est imposé naturellement.

La photographie est-elle pour vous une trace du réel ou une réinterprétation de celui-ci?
MARIO: C'est une réinterprétation du réel, tel que je le perçois. Je pense que nous avons perdu de vue l'essentiel. Avec cette série de photographies, j'aimerais rappeler que notre corps - et l'esprit qui l'habite est probablement ce que nous possédons de plus précieux. Avec l'essor des réseaux sociaux, beaucoup se retrouvent enfermés dans une image qu'ils cherchent constamment à contrôler. Je crois sincèrement que cette mise en scène permanente crée une forme de mal-être. À force de vouloir projeter une version idéale de nous-même, nous nous éloignons de ce qui compte vraiment.
Vous avez mentionné le fait que se couvrir d'argile soit un véritable rituel. Est-ce que cela a été l'élément déclencheur pour vous?
MARIO: Avant l'épidémie du Covid, j'étais à deux cents à l'heure. Je travaillais presque exclusivement sur des commandes professionnelles et je ne prenais plus de temps pour moi. Cette période d'arrêt m'a forcé à ralentir. Le rituel auquel j'ai assisté à Ibiza m'est alors revenu en mémoire. J'ai compris qu'il fallait retrouver une forme d'équilibre. Nous avons peur du vide, alors nous cherchons constamment à le combler. L'ennui, pourtant, est essentiel. Ce sont ces moments de silence qui sont les plus propices à la création, à la réflexion et au questionnement. Loisiveté est la mère de tous les délices.

